GUERRE ET PAIX

GUERRE ET PAIX

Les groupes humains, quelle que soit leur taille, se reconnaissent comme tels et affirment leur unité en se distinguant d’autres groupes. Il y a entre eux à la fois des affinités et des oppositions qui affectent leurs relations, dans la mesure où celles-ci ont une réalité, c’est-à-dire lorsque la proximité dans l’espace ou les moyens de communication les amènent à se poser les uns par rapport aux autres. Quand il s’agit de groupes qu’on peut considérer comme des totalités, par exemple au niveau des sociétés globales (tribus, nations, empires), les relations susceptibles d’exister entre eux peuvent, au-delà de toutes les nuances possibles, se classer en deux catégories, suivant qu’elles sont de l’ordre de la paix ou de celui de la guerre. Comment définir chacun de ces deux termes? Quelles sont les causes et les conséquences et quels sont les divers aspects de la paix et de la guerre? Ces problèmes comportent, certes, des éléments politiques, diplomatiques, militaires; mais comme ils mettent toujours en cause des collectivités humaines, c’est à l’anthropologie et à la sociologie qu’il appartient d’en connaître au premier chef.

Peut-être y a-t-il toujours eu dans la vie sociale, et aujourd’hui plus que jamais, une inévitable succession de tensions et de périodes de relâchement. Alors, le cycle des guerres et des paix apparaîtrait comme un aspect de ce rythme essentiel. Une telle question s’approfondira si l’on remarque que les conflits sont en quelque sorte institutionnalisés dans la paix, puisque les nations entretiennent un appareil guerrier pour garantir la paix ou se préparer aux hostilités éventuelles, de même qu’inversement les guerres sont faites pour contraindre l’ennemi à accepter une certaine paix. Cette dialectique est-elle fatale?

1. La paix, absence de guerre?

L’intelligence réciproque de la guerre et de la paix

Les études proprement sociologiques consacrées à la paix sont en nombre extrêmement réduit, surtout si on les compare à toutes celles qui ont trait à la guerre. Il n’en faudrait pas conclure à une préférence marquée de la part des auteurs pour la situation la plus souvent décrite, ou à une infirmité des méthodes d’approche à l’égard de la paix, qui est, indiscutablement, la forme d’existence normale des sociétés, même si l’on admet que les guerres sont inévitables. Les travaux sur la vie sociale en général, sur les institutions, les coutumes, les mœurs portent ordinairement sur ce qui se passe en temps de paix, sans qu’on éprouve le besoin de le spécifier. C’est le cas par exemple pour la plupart des monographies consacrées à tel ou tel peuple. La pauvreté de la littérature sociologique sur l’état de paix n’est donc qu’une apparence. Par contre, quand on décrit la vie des sociétés dans la guerre, c’est-à-dire les transformations que celle-ci apporte à leur existence normale, la cause de ce changement est mise en évidence et se trouve étudiée en elle-même. D’autre part, de même que la psychopathologie fournit des points d’observation privilégiés qui enrichissent la psychologie normale, de même les sociologues ont intérêt à porter leur attention sur ce phénomène social qu’est la guerre: par le fait même qu’il est exceptionnel, il rend en effet perceptibles des mécanismes importants qui, dans la paix, passent inaperçus ou sont à l’état latent. Enfin, la guerre intensifie la fusion des individus au sein de la société et crée une sorte de paroxysme de l’emprise sociale.

Cependant, ici encore, on n’a affaire qu’à une apparence, car en révélant les unités sociales dans leur opposition la guerre renvoie à une explication qui doit être cherchée dans la paix, dans l’état social qui précède les hostilités. Quant aux relations sociales, elles n’arrivent au point de rupture que pour des raisons qu’il faut pressentir dans les conditions de la paix.

Le paradoxe de ces apparences et de ces réalités, qui font s’éclipser réciproquement la paix et la guerre, donne à celle-ci une sorte de priorité dans les définitions, puisqu’elle s’annonce sans conteste dans le fracas des armes, et que la paix se montre, par contraste, quand les combats ne viennent pas troubler la vie des collectivités. On aboutit donc à préciser d’abord le concept de guerre pour définir ensuite celui de la paix comme l’absence de guerre, donc d’une manière purement négative. D’ailleurs le mot «paix» désigne l’acte qui met fin aux hostilités, comme par exemple dans l’expression «paix de Tilsit». On peut le prendre aussi dans un sens positif, qui lui confère une autre valeur; c’est ainsi que, selon saint Augustin, la véritable paix ne consiste pas seulement dans l’absence de lutte armée, mais dans l’ordre pacifique (tranquillitas ordinis ). Inversement, absence de guerre ne signifie pas nécessairement absence de conflit.

Outre ces distinctions inhérentes aux définitions, on peut essayer de classer les différentes sortes de paix. Raymond Aron propose une typologie ternaire fondée sur les répartitions de la puissance, c’est-à-dire sur le rapport entre les capacités qu’ont les unités politiques d’agir les unes sur les autres. De ce point de vue, il s’établit une paix d’équilibre dans laquelle les puissances se font contrepoids, ou une paix d’hégémonie dans laquelle les nations sont dominées par l’une d’entre elles, ou encore une paix d’empire dans laquelle un État impérial confisque l’autonomie des nations qui lui sont soumises. Cependant, ajoute R. Aron, la paix ne se réduit pas toujours à un rapport de puissance, de sorte qu’aux trois types énumérés il faudrait ajouter la paix d’impuissance qui résulte de la terreur ou de l’intimidation réciproques, comme c’est le cas peut-être avec la menace de représailles atomiques, et la paix de satisfaction, qui constitue une sorte d’idéal dans lequel l’absence de guerre proviendrait simplement de l’absence de revendications.

Causes de la paix et plans de paix

On peut chercher les causes de la paix dans la disparition des causes de guerre. Très souvent, on a été conduit ainsi à dépasser le niveau des faits politiques ou militaires pour s’attacher aux impulsions agressives qui, plus profondément, ont leur siège dans la psychologie individuelle. La pacification définitive tiendrait alors à une amélioration du genre humain. Mais, à ces vues séduisantes, on peut objecter que, dans la réalité, les guerres sont provoquées par des événements, des processus, des décisions qui échappent au contrôle des peuples concernés, de sorte que la paix internationale est un phénomène sui generis qui ne peut pas s’expliquer uniquement par la psychologie individuelle ou interindividuelle.

Les plans de paix, plus ou moins réalistes ou utopistes, sont nombreux dans l’histoire diplomatique et dans celle des idées. Outre les plans qui se fondent sur des partages d’influence, et par conséquent sur le principe d’équilibre, ou sur la domination, on peut ranger dans une catégorie générale ceux qui visent à supprimer une cause de guerre. Comme le constate Gaston Bouthoul, la plupart de ces projets conduisent à l’élimination du motif de guerre qui a précédé leur élaboration. Ainsi, le plan de Sully aboutissait surtout à établir que la période des guerres de religion était révolue; ceux de Rousseau et des Girondins prenaient acte de la fin des guerres dynastiques. D’autres plans encore cherchent à contrôler les moyens de la guerre, avec l’espoir que le désarmement général rendra celle-ci impossible, et avec l’idée que disparaîtra ainsi cette incitation à la violence qu’entraîne la possession d’armes efficaces.

Plus positifs furent les projets conduisant à l’élaboration d’instances supranationales, comme la Société des Nations (1919), puis l’Organisation des Nations unies (1945), dont la mission n’était pas seulement de mettre la guerre hors la loi, mais d’instaurer une concertation régulière entre les puissances. Cependant, le problème d’une force permettant de faire respecter les décisions d’arbitrage reste difficile à résoudre.

Enfin, plus utopiques, plus éloignés en tout cas des réalisations actuelles sont les projets de fédération mondiale ou d’État mondial qui visent à faire reposer la paix soit sur la suppression des nations, soit sur leur fusion progressive en une unité plus vaste.

2. La guerre et la réalisation de l’humain

Une lutte entre collectivités organisées

Si l’on veut donner au mot «guerre» un sens assez précis et pas trop éloigné de l’usage courant, on doit pouvoir distinguer la guerre du simple conflit ou de la lutte entre individus. Toute définition doit donc mettre en évidence le caractère collectif de la guerre et aussi le fait qu’elle suppose l’emploi des armes. Cependant, cela n’implique pas que le conflit dont elle est la manifestation se réduise entièrement à son aspect militaire. En ce sens, Quincy Wright a raison de dire qu’elle est «un conflit simultané de forces armées, de sentiments populaires, de dogmes juridiques, de cultures nationales». Mais il n’y a pas de guerre à proprement parler tant que ces tensions n’aboutissent pas à la lutte violente. Il faut même, pour que ce concept puisse être employé, que l’affrontement ne soit pas trop limité.

D’autre part, une guerre présente toujours une certaine dimension dans le temps. Ainsi, le heurt de deux armées qui dure seulement quelques heures fait plutôt penser à un coup de main. Pourtant, on peut se demander si, dans le cas inverse d’une période très longue d’hostilités, comme par exemple dans la guerre de Cent Ans, on doit parler d’une guerre ou d’une série de guerres entrecoupées de trêves, ou de combats dispersés. En général, on convient de considérer que l’état de guerre se prolonge aussi longtemps qu’un traité de paix ou un armistice ayant un effet durable n’y a pas mis fin.

On peut enfin avoir quelque difficulté à préciser la nature sociologique des groupes dont l’affrontement armé constitue une guerre. Lorsqu’il s’agit de nations, de «sociétés globales» organisées, un tel problème ne se pose pas. Mais à l’intérieur d’un empire, et plus encore au sein d’une nation, des luttes armées de province à province, de clan à clan, ou bien encore entre sectes religieuses, entre classes, entre féodaux ou entre grandes familles mobilisant leurs clientèles peuvent avoir ou ne pas avoir une ampleur voisine de celle qui caractérise la guerre. À la limite, on se demandera si toute guerre civile est à proprement parler une guerre. Il semble plus conforme à l’usage de réserver ce terme aux cas où sont opposées des collectivités possédant chacune une certaine autonomie soit par essence, soit par la décision qu’elles prennent et mettent en action à ce propos de se constituer en unités séparées.

Si l’on veut réunir en une formule les principaux critères retenus, on définira la guerre comme une lutte armée et homicide, présentant une certaine amplitude et se déroulant dans une certaine durée de temps, entre des collectivités organisées ayant une autonomie politique au moins relative.

L’état de guerre est d’ailleurs relativement aisé à discerner dans la mesure où, le plus souvent, il n’est pas seulement un état de fait mais se présente comme une situation socialement reconnue. Même lorsqu’il n’y a pas effectivement de déclaration de guerre dans les règles, l’opinion internationale est en général d’accord pour faire la différence entre un incident de frontière et une guerre proprement dite. Par exemple, dans la seconde moitié du XXe siècle, le conflit israélo-arabe se présente comme une longue période de tension marquée par de nombreux incidents militaires, parfois sanglants, dans laquelle pourtant on repère des épisodes appelés «guerres», tel celui qu’on désigne sous le nom de «guerre des Six Jours» (1967), dont on fait coïncider le début avec une offensive de grande envergure et la fin avec la signature d’un armistice, fort éloigné d’être une paix dans le sens positif du terme.

Poussant plus loin l’assimilation de la guerre à une situation institutionnalisée, les juristes des XVIIIe et XIXe siècles l’ont définie par l’égalité des droits que possèdent les deux parties adverses à régler leur conflit par les armes, ce qui entraîne l’abstention des neutres.

Le fruit et l’agent de l’histoire

Le phénomène sociologique de la guerre est d’autant plus difficile à analyser qu’il se présente sous des aspects extrêmement divers suivant les types de société où il s’observe, suivant les techniques mises en œuvre et les contextes culturels où il se situe. La guerre est faite par l’histoire en même temps qu’elle la crée en partie.

On pourrait remonter au-delà de l’histoire et même au-delà de la condition humaine pour chercher dans la zoologie, la préhistoire et l’ethnologie les plus lointaines manifestations, sinon les principes biologiques, de la guerre. Plus exactement, on constate chez la plupart des vertébrés une conduite combative qui s’y présente comme normale, surtout chez les mâles. Les animaux livrent combat pour prendre ou conserver un objet, notamment une nourriture, pour conquérir une femelle et aussi pour préserver un territoire. Il arrive que les animaux supérieurs se battent par groupes, mais cela est rare, de sorte que la guerre proprement dite, en tant que phénomène social, est une des caractéristiques de l’espèce humaine.

Les racines archaïques

On ignore si les premiers hommes pratiquaient la guerre. Certains outils de l’époque paléolithique pourraient bien avoir été utilisés comme armes dans des combats entre tribus ou entre clans; mais ce n’est là qu’une hypothèse. Les première armes dont on puisse affirmer qu’elles eurent cet usage datent de l’âge du bronze, et on a la preuve qu’il y eut des troupes de guerriers dans la civilisation sumérienne.

L’observation des peuples sans écriture vivant actuellement apporte des renseignements plus sûrs au sujet des guerres faites avec des armes relativement rudimentaires (javelots, arcs et flèches, haches de pierre, etc.) et dans le cadre sociologique archaïque des tribus et des clans. On a soutenu, tantôt comme l’a fait notamment Wissler que la guerre est un phénomène universel, tantôt au contraire que les peuples primitifs ne la connaissent pas toujours, tels les Andamanais et les Eskimos. Tout ce que l’ethnographie démontre à ce propos, c’est que la guerre est un phénomène social extrêmement répandu, mais à des degrés divers. Ruth Benedict a établi une distinction classique entre les cultures dionysiennes, où les vertus guerrières sont exaltées, et les cultures apolliniennes qui ont pour idéal une vie collective pacifique. Mais les Indiens Zuñis, cités comme exemple de cette seconde catégorie, font par leur histoire la preuve que même les tribus les plus apolliniennes ont des dieux de la guerre (peu estimés, il est vrai) et savent prendre les armes pour se dresser contre d’autres tribus qui les menacent. Les peuples nomades sont plus belliqueux, en général, que les agriculteurs sédentaires. Presque partout, la guerre est l’affaire des hommes uniquement. Cependant, on connaît quelques exceptions, par exemple chez les Indiens Apaches où les femmes participaient aux razzias.

Les causes de guerre chez les primitifs sont nombreuses et variées. Les apolliniens, le plus souvent, se contentent de se défendre. Mais les dionysiens font la guerre parfois pour le prestige qu’en retirent les vainqueurs, parce que tout homme chez eux ne vit pleinement que s’il se bat, et parce que les usages rituels peuvent imposer la capture d’ennemis. Les tribus archaïques peuvent aussi recourir à la guerre pour d’autres raisons, comme le pillage, la recherche du butin, des femmes, des esclaves, ou pour la délimitation des terrains de chasse et d’élevage, ou encore pour venger une offense ou pour réparer des torts. Quincy Wright a pensé pouvoir ramener à quatre types les guerres archaïques, en les distinguant suivant qu’elles ont pour motif ou objet la défense, la vengeance, l’acquisition (terres, femmes, esclaves, etc.) ou le maintien de la classe militaire dans la hiérarchie sociale.

Si l’on se fonde sur le déroulement de la guerre plutôt que sur ses causes, on peut, dans le contexte primitif, distinguer les guerres réglées et les guerres d’extermination où tous les moyens sont bons, y compris la ruse et la traîtrise. Certains peuples pratiquent suivant les circonstances deux sortes de guerre bien différentes: les unes, qui sont presque des jeux, sont précédées d’une convention et ne provoquent pas de grands massacres; en revanche, d’autres sont déclenchées à l’improviste et menées férocement. Certains peuples pratiquent exclusivement l’un ou l’autre de ces modes de combat. Chez les Australiens, une tribu faisait rarement la guerre sans l’avoir explicitement déclarée par l’envoi d’un messager. Les Indiens d’Amérique du Nord respectaient en général des coutumes bien établies pour commencer et terminer les guerres. Certains peuples épargnaient les femmes et les enfants. Les Dayak de Bornéo, au contraire, ne faisaient pas de distinction d’âge ou de sexe.

La guerre ludique et la guerre totale

Dans les temps historiques, à partir de l’Antiquité, on pratiqua toutes les formes de guerre, de sorte qu’il est impossible de retracer les étapes d’une évolution compliquée. Toutefois, étudier la transformation des armements et la conduite de la guerre dans son rapport aux structures sociales, comme l’a fait en particulier Roger Caillois, met en évidence le jeu complexe de quelques facteurs principaux dans cette évolution. D’une part, en effet, on note que la guerre contribue à affaiblir ou à fortifier les nations et à créer les empires ou à les dissoudre, et qu’en retour la possibilité d’accumuler des moyens matériels, d’organiser des armées croît ou décroît à mesure. D’autre part, lorsqu’une classe ou une caste militaire existe dans une nation, elle tend à se réserver l’emploi des armes et par conséquent à prohiber l’usage de celles qui pourraient être trop répandues; en même temps, elle fait de la guerre une sorte de jeu soumis à des règles et non aux passions. En revanche, l’emploi des armes plus meurtrières ou accessibles aux roturiers entraîne une démocratisation de la guerre qui s’accompagne d’une dégradation des règles de la guerre, la dépouille de ses caractères ludiques pour la rendre plus impitoyable.

Les exemples du rôle de la caste des guerriers pourraient être trouvés, comme l’a montré Georges Dumézil, dans l’histoire antique, dans la mythologie et la hiérarchisation sociale de presque tous les peuples indo-européens (prêtres, guerriers, agriculteurs). Quant aux effets de la hiérarchisation sociale sur la conception de la «guerre courtoise», ils sont visibles dans les sociétés féodales, aussi bien dans le Moyen Âge européen que dans que la Chine classique, où les codes militaires prescrivaient non seulement l’économie du sang, mais toutes sortes de conventions entre adversaires sur le choix du temps et du lieu de la bataille. Il convient toutefois de rappeler que dans la guerre courtoise, comme ensuite dans la «guerre en dentelles», de telles règles ne s’appliquaient qu’aux nobles, alors que l’on se privait peu de massacrer les manants et de piller leurs biens. C’est seulement entre gens du même rang que la guerre était aussi peu sanglante que possible et soumise à un code d’honneur. Les armes permettant de tuer à distance furent d’abord réputées indignes des chevaliers. Elles finirent cependant par s’imposer; puis, les fantassins cessant d’être les serviteurs des cavaliers pour devenir dangereux par eux-mêmes, la noblesse continua un certain temps de proscrire la violence dans la guerre en dentelles. Mais les valeurs courtoises qui étaient celles de la hiérarchie aristocratique ne purent résister longtemps à cette démocratisation de la technique. La Révolution française, en mobilisant la nation, consacra cette évolution et ouvrit la voie qui, à la suite d’une transformation accélérée des armements, devait conduire à la conception de la guerre totale, qui fait collaborer avec les combattants le reste de la population dans un effort de production des armements, et qui n’exclut pas dans la stratégie les pertes civiles massives, les destructions à grande échelle.

Classification des guerres modernes

La classification des guerres archaïques d’après leurs causes ne s’applique pas parfaitement aux guerres modernes. Celles-ci peuvent être rangées en catégories distinctes suivant la nature et la dimension des groupes concernés, suivant leurs rapports politiques et aussi suivant les techniques mises en jeu. Les guerres dites mondiales (celle de 1914-1918, celle de 1939-1945) qui furent en même temps des guerres totales ont mis en jeu tout l’appareil politique, économique, technique et militaire de nombreuses nations réparties en deux camps. La menace d’une troisième guerre mondiale place le monde devant une perspective sans doute différente, dans la mesure où l’arme thermonucléaire risquerait d’y être largement utilisée, et l’on pourrait alors parler de guerre d’anéantissement. C’est à ce titre que cette éventualité a joué un rôle effectif dans la «paix de dissuasion», ou d’impuissance, reposant sur l’équilibre de la terreur.

D’autres guerres sont plus limitées dans l’espace et consistent dans l’affrontement armé de pays ayant entre eux des querelles particulières, mais assez souvent soutenus politiquement et économiquement par des États plus importants, de sorte que ces conflits sont apparus comme des points chauds de la «guerre froide». Dans le Tiers Monde, qui est le théâtre d’élection de ces épisodes belliqueux, la situation actuelle résulte en partie des conquêtes coloniales, qui furent des guerres d’empire et furent suivies dans certains cas par des guerres d’indépendance. À ce contexte s’est rattaché parfois ce qu’on appelle la guerre révolutionnaire, dont la théorie fut élaborée par Mao Zedong. Elle intègre les combattants dans la population, associe la propagande idéologique à la lutte armée et, du point de vue technique, présente la particularité de limiter les effets d’un armement très supérieur de l’adversaire, quand celui-ci peut difficilement compter sur l’aide de la population dans laquelle il se trouve.

On a cherché aussi à classer les guerres modernes d’après leurs causes; mais il est difficile de savoir exactement celles qui sont déterminantes, car les processus générateurs de conflit sont fort complexes, et il serait plus utile, du point de vue sociologique, d’analyser les divers aspects de la guerre, ce qui amènerait à en mieux comprendre à la fois les causes, les effets, voire les fonctions.

Aspects et fonctions sociologiques

La recherche des causes de la guerre, telle qu’elle est apparue déjà dans les efforts pour assurer la paix, conduit à en déceler d’abord les fondements biologiques et psychologiques dans l’agressivité; on a vu qu’il faut tout de suite envisager la dimension sociale propre à ce phénomène essentiellement collectif. De ce point de vue, on peut étudier les sources et les conséquences du militarisme. Herbert Spencer et Auguste Comte croyaient à une évolution faisant succéder les sociétés industrielles aux sociétés militaires, celles-ci étant caractérisées par des institutions qui subordonnent étroitement l’individu à la société et tendent à la tyrannie politique en même temps qu’à l’autarcie économique. C’est sur ce dernier aspect qu’ont insisté d’autres théoriciens, notamment les marxistes, qui virent dans la guerre moderne, ramenée par eux à la catégorie impérialiste, un effet des contradictions inhérentes au régime capitaliste. Cependant, de nombreux polémologues font une analyse plus nuancée de l’aspect économique des guerres. Ils citent de grandes crises économiques et sociales qui n’ont entraîné aucune guerre, mais ils notent que les conflits armés, depuis la disparition de la guerre aristocratique, provoquent une transformation de la vie économique dans les pays belligérants, de sorte que certaines difficultés peuvent être provisoirement résolues par le rythme accéléré de la consommation en matériel qu’impose l’état de belligérance. En outre, la guerre n’est pas possible sans une certaine accumulation de puissance économique, et la lassitude qui met fin à certains conflits peut parfois être attribuée à l’appauvrissement que finissent par produire les hostilités. On peut faire une analyse du même genre à propos des aspects démographiques de la guerre, à laquelle les phénomènes de surpopulation ne sont pas toujours étrangers. C’est pourquoi, selon Gaston Bouthoul, la principale fonction sociologique de la guerre serait d’être, en même temps qu’un exutoire aux impulsions collectives, un processus de «rééquilibration démo-économique».

Quant à l’aspect technique, dont on a vu l’importance dans l’évolution historique des guerres, il est remarquable aussi dans ses «retombées». Les guerres, surtout dans la période la plus récente, ont probablement hâté des découvertes, dont certaines ont eu des prolongements dans une utilisation pacifique.

Du point de vue politique, il n’est pas douteux que la guerre ait, dans bien des cas, fortement contribué à créer des États et à cimenter leur unité. D’autre part, on peut considérer la guerre elle-même comme un instrument de la politique, et c’est sous cet aspect que l’envisage surtout Karl von Clausewitz. Il en déduit qu’elle doit être faite avec toute la puissance de la nation, mais soumise aux intérêts de celle-ci.

L’idée que la guerre peut avoir des fonctions propres a conduit certains théoriciens à en faire l’apologie. Hegel voit en elle le moment où l’État se réalise pleinement; Joseph de Maistre la glorifie comme le moyen de fortifier la nature humaine; Nietzsche trouve dans les vertus guerrières le meilleur aiguillon au dépassement de soi-même; plusieurs évolutionnistes croient pouvoir tirer de la loi de sélection naturelle une justification des pertes qu’engendre la guerre; L. Gumplowicz voit dans la guerre la source de toutes les institutions et de la civilisation.

Les arguments de divers ordres ne manquent pas contre les théories bellicistes. On peut, à l’encontre de ceux qui prônent les vertus militaires, faire état des statistiques qui prouvent la recrudescence de la criminalité à la suite des guerres. S’il est vrai que les grandes civilisations se sont répandues par la force des armes, on peut inversement alléguer que c’est de la même façon qu’elles ont disparu. Enfin, aux progrès techniques et économiques réalisés sous son aiguillon, on peut opposer un calcul des «coûts» de la guerre, qui sont de plus en plus élevés à mesure qu’elle devient plus totale.

Les sociologues ont parfois comparé la guerre à la fête, en lui attribuant des fonctions analogues. Il est vrai qu’elle en présente bien des caractères, notamment l’exaltation collective et le renversement des règles habituelles. Mais elle en diffère en même temps, du fait qu’elle oppose un groupe à un autre et tend plus spécifiquement à la destruction.

On peut se demander si les alternances de paix et de guerre ne constituent pas un cycle universel, inhérent à la nature des sociétés humaines. Les doctrines pessimistes, ici, trouvent dans l’histoire une longue suite de justifications. Cependant, les optimistes peuvent répondre que, dans les affaires humaines, les nécessités du passé ne sont jamais définitives et qu’en fin de compte les efforts pour établir une paix assurée, c’est-à-dire pour dégager l’humanité de cette dialectique guerre-paix, sont peut-être maintenant la seule lutte qui vaille.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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